Plongée

Dans ses moments de solitude, Raoul promenait avec lui son ambition d’écrivain, obsession lancinante et flatteuse. Souvent, le matin, dans le métro, pour fuir cet accent désespéré que leur donne la foule, il s’imaginait les vies qui se cachaient derrière chaque visage. Mais pas ce jour-là. Non, cette fois-ci, il était plongé dans une réflexion sur les raisons pour lesquelles le rythme de la vie moderne avait réduit la forme de la nouvelle à un genre anecdotique. Certains avaient cru qu’elles s’imposerait, car, les gens ayant peu de temsp se consacreaient à des textes courts. Au contraire, les romans fleuves s’étaient imposés.

Alors il la vit. Elle était plus loin dans le wagon, jetant autour d’elle un regard apeuré. Elle avait cette beauté slave, les cheveux d’un noir profond qui tombaient sur les épaules, encadrant un visage pâle eux yeux sombres, de longs cils finissant de lui donner un charme cinématographique. “Une biche affolée”, pensa-t-il.

Soudain , il ressentit une vive douleur qui l’obligea à baisser la tête. Disparue presque aussitôt, elle laissa place à un bourdonnement qui obstruait tout autre son. Il se redressa et regarda à nouveau la jeune femme. Elle le fixait. Il avait cette impression de lenteur et de lourdeur que l’on ressent lorsqu’on est complètement immergé. Sans un son, elle lui parla, articulant exagérement :

— Aidez-moi !

Il resta stupéfait un instant, ferma les yeux, secoua la tête puis la regarda à nouveau. Le bourdonnement avait disparu, et il n’avait plus cette sensation d’être sous l’eau. Elle regardait ailleurs et ne semblait pas lui prêter attention. Avait-il rêvé ?

Au hazard